Une guerre « à huis-clos » se déroule au Sri Lanka, l'un des plus beaux pays du monde, aujourd'hui déserté par les touristes. La partie septentrionale de l'île est totalement interdite aux étrangers. La péninsule de Jaffna (ci-contre), tout au nord, suspendue entre ciel et mer ; le lagon, plus au sud, qui la sépare du reste du pays ; les plages de Mullaittivu, à l'est ; la jungle de l'arrière-pays, où se cachent les rebelles tamouls ; Kilinochchi, la capitale des Tigres de Libération de l'Eelam Tamoul (LTTE), version sud-asiatique d'une bourgade aux relents soviétiques, totalitarisme des Tigres oblige... Sur tous ces territoires, se livre, selon le gouvernement de Colombo, la « bataille finale » d'une guerre civile qui dure depuis plus de trente ans. Et qui a fait plus de 75.000 morts.
Sans témoins...
Les demandes de visa des journalistes s'empilent sur les bureaux de l'administration, à Colombo, attendant d'être « approuvés ». Même « lenteur » pour les permissions déposées par les organisations non gouvernementales (ONG) internationales souhaitant se rendre dans les territoires tenus par le LTTE. Celles qui sont déjà dans l'île piétinent à Vavuniya, aux portes des champs de bataille, là où les besoins sont pourtant les plus pressants.
Sur une population tamoule estimée à 350.000 personnes, 150.000 ont quitté leurs foyers, abandonnant derrière eux leurs biens et leurs moyens de subsistance. Mais la plupart n'osent pas - ou ne peuvent pas - franchir les "ckeck-points" qui leur permettraient de sortir de la zone de guerre. Les tamouls sri lankais sont pris entre deux feux, au sens propre du terme. Celui du LTTE, qui n'a qu'une envie, se servir de ces innocents comme "boucliers humains". Celui du gouvernement de Colombo, qui ne manquera pas de voir en eux des terroristes potentiels. Or, forcément, après trente ans passés sous la botte du LTTE, la propagande a fait son oeuvre. Si tous les tamouls sri lankais ne sont pas des activistes du LTTE, beaucoup ont épousé leur idéologie. En plus, les Tigres ont exigé, des années durant, que chaque famille "donne un enfant" pour en faire un combattant du LTTE. En clair, parmi les réfugiés, tous sont "mouillés", de près ou de loin.
Dans ce conflit qui ne semble guère intéresser la communauté internationale, l'Union européenne (UE) dispose d'un levier imparable. Un accord portant sur des tarifs préférentiels à l'importation de prêt-à-porter. Il y a quelques jours, l'UE a fait savoir à Colombo qu'un renouvellement du contrat serait conditionné au respect des droits de l'Homme dans l'île. Le gouvernement sri lankais a refusé toute vérification à ce sujet. Les Européens utiliseront-ils l'instrument à leur portée ? « Si l'UE renouvelle son accord avec le Sri Lanka sans exiger un droit de regard sur le respect des droits de l'Homme, il n'y aura plus aucun moyen de faire pression sur Colombo. Le gouvernement pourra traiter la population tamoule comme il l'entend », se désole un observateur occidental joint par téléphone à Colombo. Je parle aussi longuement avec le représentant d'une agence humanitaire occidentale. Tamouls pris dans la guerre.jpg« Avec les pluies torrentielles de la mousson qui vient de commencer, je n'ose même pas imaginer dans quelle situation se trouvent les quelque 200 à 230.000 personnes déplacées coincées dans le Wanni », dit-il. Il poursuit : « Il y a le risque de voir éclater des épidémies, le choléra, la dysenterie etc. Lorsque le personnel de l'ONU et celui des ONG sont partis, environ 3.500 abris seulement avaient été construits pour 40 à 42.000 familles ». Il n'est pas très optimiste. Le 5 septembre, le gouvernement de Colombo a demandé au personnel de l'ONU de quitter le Wanni, autrement dit les territoires du nord où se déroule la guerre.
Pour l'heure, les ONG comme le personnel de l'ONU « campent » donc à Vavuniya, échafaudant des programmes qu'ils ne peuvent pas mettre en oeuvre.
Marie-France Calle